Renversement des valeurs

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Voici ce que disait Aldous Huxley dans son “Retour au meilleur des mondes” en 1958

Ce livre a été écrit 27 ans après Le meilleur des mondes, que l’on met souvent en parallèle avec le 1984 d’Orwell. Pour rappel dans son livre de 1931 (Le meilleur des mondes), Huxley imaginait une société ordonnée qui avait un contrôle sur les citoyens par le biais du plaisir. En effet, ceux-là prenaient des drogues, le soma, pour voir la vie en rose. Ils avaient un tel contrôle total de leurs capacités procréatrices que l’idée même d’enfanter leur étaient dégoûtante, comparable à une pratique barbare. Le monde était organisé et planifié par des ordinateurs ainsi que des chefs de l’ordre mondial. Les fœtus se voyaient injecter une quantité donnée d’alcool pour les abêtir et les citoyens étaient hiérarchisés. Voilà le meilleur des mondes que Huxley anticipait résumé de manière succincte. Ce livre est un constat fait par Huxley, celui que les évènements compris dans le meilleur des mondes ne se produiront pas 6 ou 7 siècles après la naissance d’Henry Ford, mais plutôt qu’ils arriveront beaucoup plus rapidement.

« Au cours de l’évolution, la nature s’est donné un mal extrême pour que chaque individu soit différent de tous les autres. Nous nous reproduisons en mettant les gènes du père en contact avec ceux de la mère et ces facteurs héréditaires peuvent donner des combinaisons en nombre pratiquement illimité. Physiquement et mentalement, chacun d’entre nous est un être unique. Toute civilisation qui, soit dans l’intérêt de l’efficacité, soit au nom de quelque dogme politique ou religieux, essaie de standardiser l’individu commet un crime contre la nature biologique de l’homme.
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Au point de vue biologique, l’homme est un animal modérément grégaire, non pas tout à fait social ; il ressemble plus au loup, par exemple, ou à l’éléphant qu’à l’abeille ou à la fourmi. Dans leur forme originelle, les sociétés humaines n’ont rien de commun avec la ruche ou la fourmilière : ce sont de simples bandes. La civilisation est, entre autres choses, le processus par lequel les bandes primitives sont transformées en un équivalent, grossier et mécanique, des communautés organiques d’insectes sociaux. À l’heure présente, les pressions du surpeuplement et de l’évolution technique accélèrent ce mouvement. La termitière en est arrivée à représenter un idéal réalisable et même, aux yeux de certains, souhaitable. Inutile de dire qu’il ne deviendra jamais réalité. Un gouffre immense sépare l’insecte social du mammifère avec son gros cerveau, son instinct grégaire très mitigé, et ce gouffre demeurerait, même si l’éléphant s’efforçait d’imiter la fourmi. Malgré tous leurs efforts, les hommes ne peuvent que créer une organisation et non pas un organisme social. En s’acharnant à réaliser ce dernier, ils parviendront tout juste à un despotisme totalitaire.
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Ainsi que l’a montré M. William H. Whyte dans son remarquable ouvrage, The Organization Man, une nouvelle Morale Sociale est en train de remplacer notre système traditionnel qui donne la première place à l’individu. Les mots clefs en sont : “ajustement”, “adaptation”, “comportement social ou antisocial”, “intégration”, “acquisition de techniques sociales”, “travail d’équipe”, “vie communautaire”, “loyalisme communautaire”, “dynamique communautaire”, “pensée communautaire”, “activités créatrices communautaires”. Son postulat de base, c’est que l’ensemble social a plus de valeur et d’importance que ses éléments individuels, que les différences biologiques innées doivent être immolées à l’uniformité de la culture, que les droits de la collectivité prennent le pas sur ce que le dix-huitième siècle appelait les Droits de l’Homme.
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La Morale Sociale actuelle est un système de moralité tout à fait en dehors de la réalité et par conséquent très dangereux. Le tout social dont la valeur est censée être supérieure à celle de ses composants n’est pas un organisme au sens où la ruche et la termitière en sont un. Ce n’est qu’une organisation, un rouage de la mécanique sociale.
Il n’existe de valeur qu’en fonction de la vie et de la conscience qu’en prend l’individu ; or, une organisation n’est ni consciente ni vivante, et sa valeur est celle d’un instrument, d’un dérivé. Elle ne saurait être bonne en soi, elle ne l’est que dans la mesure où elle contribue au bien des individus la composant. Lui donner le pas sur les personnes, c’est subordonner la fin aux moyens, et ce qui se passe quand on renverse ainsi l’échelle des valeurs a été clairement illustré par Hitler et Staline. Sous leur hideuse autorité, les fins personnelles étaient soumises aux moyens de l’organisation par un mélange de violence et de propagande, de terreur systématique et de manipulation non moins systématique des esprits. Dans les dictatures plus efficaces de demain, il y aura sans doute beaucoup moins de force déployée. Les sujets des tyrans à venir seront enrégimentés sans douleur par un corps d’ingénieurs sociaux hautement qualifiés. »

En 1960, Aldous Huxley interviewé en français par Hubert Aquin

George Orwell et Aldous Huxley | ARTE

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